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Toxicité des Tiers Lieux

La communauté définiti-elle son identité avec les autres ou contre les autres ? Changer le monde, ça prend du temps, mais est-ce utile de vouloir le changer ? Si oui, à quel prix ? Être bénévole, c'est important. Sans association, une bonne partie du territoire serait triste à pleurer ! Mais quand le bénévolat devient-il une exploitation gratuite de sa force de travail ? 

Le bénévolat, cette nouvelle forme d’exploitation

Dans un livre qui vient de paraître, la sociologue Maud Simonet dénonce la « gratuitisation du travail ». Service civique, stage, création non rémunérée de contenus sur Internet, bénévolat associatif… Le livre de Maud Simonet Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? passe au crible toutes ces activités non – ou si peu – rémunérées. Sociologue, chargée de recherche au CNRS, spécialisée dans l’étude des formes d’emplois invisibles ou non reconnues, elle dénonce un phénomène massif de « gratuitisation du travail ».

Réfutez-vous l’idée selon laquelle le bénévolat relève du choix individuel libre et conscient ?

Clairement, il y a des formes d’incitation, et même d’injonctions, au travail gratuit. C’est important pour moi, en contrepoint de ce discours sur tous ces gens qui profitent du système, de montrer qu’en réalité, le système profite aussi beaucoup des gens et de ces élans bénévoles. Il ne faut pas nier leur existence : bien sûr qu’il y a des élans de citoyenneté, des envies d’être utile. Mais il faut montrer qu’il y a tout un système construit pour inciter, susciter, valoriser, et parfois même contraindre le travail gratuit. Il y a un enjeu politique à plus long terme à se réapproprier nos formes de travail, qu’elles soient rémunérées ou non.

Vous racontez à ce propos dans votre livre que vous êtes allée nettoyer les ordures dans un grand parc à New-York...

Avant cette expérience à New York, je pensais que le nettoyage d’un parc relevait du « dirty job », mais en réalité, ça ressemblait plutôt à du jardinage. Au départ, on était à fond, mais le manager nous a incité à ne pas trop en faire. Tout ce qu’il voulait, c’était des bénévoles fidèles et réguliers. Il faut savoir qu’il y a des milliers d’allocataires des aides sociales que l’on envoie pour nettoyer les parcs et qui sont une main-d’oeuvre bénie pour la municipalité de New York. Le problème, c’est que ces travailleurs ont toujours le stigmate de « l’assisté. »

Assiste-t-on à une résurgence de la distinction mauvais pauvres/ pauvres méritants ?

En France, on joue plutôt sur l’idée du bon et du mauvais citoyen. On dirait : « C’est un pauvre, mais c’est un bon citoyen puisqu’il est investi dans des associations. » C’est comme si le travail gratuit devenait un moyen de prouver notre citoyenneté, notre valeur. On est un bon chômeur parce qu’on est bénévole, on est une bonne épouse parce qu'on fait son travail domestique, on est un bon stagiaire parce qu’on est prêt à travailler gratuitement pour l’emploi que l’on espère atteindre.

Doit-on refuser de travailler sans contrepartie financière ?

On doit pouvoir le faire. Des gens ont dit « non » collectivement : les femmes sont descendues dans la rue, les stagiaires se sont mobilisés en Angleterre, ou en France. Ce n’est pas la gratuité qu’ils ont voulu dénoncer, mais l’appropriation de leur travail par autrui. Il y a plutôt une guerre de valeurs qui se joue ici, ce n’est pas juste une grosse arnaque. Il faut réfléchir à ce que l’on peut faire collectivement pour reprendre la main sur la valeur du travail. J’invite à repenser les mutations du travail à travers le prisme de la gratuité.


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Changer le monde, oui, mais à quel coût humain ?

J’ai constaté, au fil de mon parcours, que deux traits de caractère se manifestaient fréquemment chez les dirigeants (responsables élus ou fondateurs) :

  • l’égocentrisme : il se caractérise par une tendance à tout ramener à soi. Les égocentriques se focalisent principalement sur leur propre intérêt, considèrent leur opinion comme la plus importante et se voient comme des personnes à suivre et à révérer. Pour résumer le “moi je”, “moi je”, “moi je”.
  • le goût du pouvoir : qu’on soit dans une petite entreprise sociale ou dans des grands mouvements associatifs, le pouvoir est la question clé. Qui à le pouvoir de décider pour la structure ? Combien de personnes vont décider ? Existe-t-il une transparence dans le financement et une gouvernance claire entre les bénévoles et les fondateurs ?

Il y a 3 étapes :

Étape 1 : la socialisation de l’individu dans l’organisation. Cela commence par des moments conviviaux, chaleureux ( “vient boire un coup, je vais te présenter à des gens cool qui font des choses sympa”). Je mets un pied dans cette organisation, je rencontre de nouvelles personnes.

Étape 2 : le conformisme. Dans le secteur associatif et l’entrepreneuriat social, le conformisme arrive par l’acceptation des codes et des valeurs dominantes et du langage créé par et pour ces structures. Le risque majeur est que ces pratiques ne soient connues que des personnes engagées : bonne chance pour l’individu extérieur qui souhaite pourtant s’investir. De plus, le manque de recul vis-à-vis des codes arrive doucement, consciemment ou non, et permet d’assurer un contrôle ferme des bénévoles. L’objectif : chacun reste dans le rang sans faire trop de vagues.

Étape 3 : la soumission à l’autorité. Les fondateurs/responsables de ces mouvements vous font croire que seule leur cause est juste, que seule elle mérite d’être défendue car il y a des valeurs fortes au sein de l’organisation, et que vous devez faire votre maximum pour faire triompher cette cause. Ces personnes vous font croire d’une façon insidieuse et jamais explicite que vous êtes le meilleur et que vous devriez vous sacrifier pour la cause.


Résultat pour les personnes qui travaillent dans ces organisations, c’est :

  • entre 10h et 14h de travail par jour;
  • perte d’identité personnelle au profit du collectif;
  • peu de possibilités de développer un esprit critique car trop de boulot;
  • perte de tout contact avec l’environnement extérieur à l’organisation pour laquelle vous travaillez (Pourquoi aller voir ailleurs alors que c’est chez nous que nous sommes les meilleurs ?);
  • solitude, car vous n’avez plus de vie en dehors de votre organisation (même pour boire un verre avec vos plus proches amis, qui ont la mauvaise idée de faire quelque chose d’autre de leur vie).

Et pour les bénévoles :

  • reconnaissance de façade (quand il y en a seulement !)
  • pas ou peu de rétribution au sein de l’organisation

Alors comment faire pour échapper à cela ? Pour essayer d’accueillir une diversité de profils au lieu de se complaire dans l’entre-soi et l’auto-congratulation à outrance ? Pour changer les choses de façon durable ?

A mes yeux, la clé, c’est le changement de soi. Le chemin est difficile et particulier à chacun. Mon expérience m’a permis de découvrir que la première étape est l’acceptation de sa propre nature faillible : vous n’êtes pas un super héros, et surtout, seul, vous n’êtes rien. Vous avez des défauts, des qualités, bien sûr, mais vous avez besoin des autres pour continuer à grandir. C’est aussi accepter ses émotions, et chercher à les apprivoiser sans qu’elles nous submergent. Enfin, s’accepter comme être faillible vous aide à faire preuve de bienveillance, d’humilité, et vous invite à entretenir un état d’esprit qui peut réellement changer les choses de façon durable. Dans la philosophie gandhienne de la non-violence, elle se nomme “ahimsa”; en français, c’est tout simplement l’amour de la personne humaine.


Lire l'article : Réflexions sur la toxicité et les Tiers Lieux sur Movilab (nombreux témoignages)


 

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